Les tensions survenues entre Koffi Olomidé et Fally Ipupa, le samedi 13 juin lors de l’anniversaire du président Tshisekedi, ont défrayé la chronique. Sûrement parce que cet affrontement a eu lieu là où on l’attendait le moins : dans les plus hautes sphères de l’État. Pourtant, dans le microcosme de la musique congolaise, snober son prochain est une seconde nature. Le milieu a même forgé un jargon bien à lui pour désigner ces attitudes : le « 12 » ou le « Code 16 ». Décryptage.
Les patrons de groupes, ces « petits rois »
Dans un univers culturel peu structuré et livré au système D, les leaders des orchestres règnent en maîtres absolus. Ils sont tous « prez » (présidents) ou fondateurs de leurs ensembles. Et dans ce milieu où les musiciens ne perçoivent généralement aucun salaire fixe, ces patrons se comportent parfois en véritables potentats.
Recruter un musicien, une danseuse ou un instrumentiste revient à lui ouvrir les portes du paradis : celui du Libanga. Ces dédicaces introduites au cœur des chansons sont payées plusieurs milliers d’euros par de généreux donateurs en quête d’estime de soi et de reconnaissance sociale. Embaucher un artiste, c’est aussi lui offrir l’espoir de voyages en Europe ou en Amérique, et la promesse d’en revenir les valises pleines de vêtements de marque, avec une voiture et un carnet d’adresses bien rempli. Dans un système où l’artiste ne vit pas directement de ses ventes de disques, ces opportunités placent les chefs d’orchestre en position de force. Face à la précarité, les subalternes n’ont d’autre choix que de faire profil bas, de peur de laisser passer leur chance.
Le « 12 » ou l’art de l’humiliation quotidienne
Pour préserver leurs rêves de gloire, les musiciens encaissent les coups – ou plutôt les « 12 » – dans une humilité souvent feinte. Ce « 12 », synonyme de mépris dicté par la hiérarchie, prend des formes multiples. Ce peut être un salut ostensiblement ignoré par le chef de groupe en public. Ce peut être la compagne du patron qui improvise un musicien en baby-sitter. Parfois, sous couvert d’humour, les leaders affublent leurs collaborateurs de surnoms humiliants. Pour les victimes, la seule option est d’esquisser un sourire, sous peine d’être privées de la prochaine tournée internationale. Dans ces orchestres, le « 12 » ne connaît aucune limite.
De Wenge Musica aux réseaux sociaux : l’évolution vers le « Code 16 »
L’histoire raconte que ce code social de domination par le mépris tire ses origines de Wenge Musica. Ce mythique groupe de Bandal – quartier populaire de Kinshasa – a été fondé par des jeunes d’à peine vingt ans qui ont bousculé la scène musicale des années 80 et 90. Sans parrain ni mentor, ils ont gravi les échelons à la force du poignet. Craignant de perdre leur autorité face à des employés qui avaient le même âge qu’eux, ils ont inventé le « 12 ». Au départ, il s’agissait d’une simple distanciation pour maintenir la discipline, avant que la pratique ne dérive vers un mépris systémique.
Plus récemment, le « 12 » a laissé la place au « Code 16 ». Plus insidieuse, cette méthode ne vient plus directement du leader, mais de son entourage qui active anonymement des armées de fans. Sur les réseaux sociaux, ces communautés se muent en véritables essaims de frelons, prêts à lyncher le camp adverse à coup d’invectives et de harcèlement ciblé pour défendre leur idole. Une nouvelle forme de domination, numérique cette fois.
